Mardi 9 août 2005
La difficulté de proposer
une émission de cinéma grand public
sur une chaîne généraliste



Le cas Comme au cinéma


 On dit souvent de la relation cinéma-télévision qu’elle est le mariage de la carpe et du lapin, que cinéma et télévision  ont des relations ambiguës... Selon Laurent Creton, auteur de nombreux ouvrages sur l’économie du cinéma, c’est un couple baroque : « Cinéma et télévision entretiennent des relations ambiguës marquées par une étrange combinaison de concurrence et de coopération. »
Il y a plusieurs explications à cela  - la principale étant que le cinéma accuse la télévision de lui avoir vidé ses salles, depuis qu’elle diffuse des films. Pour y remédier, le petit écran a donc mis en place dès les années 60 des émissions consacrées au cinéma. Le petit écran rendait ainsi hommage au grand, avec des émissions telles que Monsieur Cinéma de Pierre Tchernia. L’objectif non dissimulé était de renflouer le nombre de spectateurs en salle.
Aujourd'hui, la donne a bien changé : il n’y a que très peu de programmes consacrés au 7e art et il est difficile de croire que ces émissions cherchent véritablement à communiquer un certain amour du cinéma. On ne nous parle plus désormais du cinéma en tant qu’Art, mais en tant qu’industrie : tel film a fait tel nombre d’entrées, tel film a coûté tant d’argent. Comme si le côté industriel, le côté économique primait sur les qualités artistiques.
Exception faite peut être de l’émission Comme au cinéma, lancée en 1998 sur France 2. Elle avait pour objectif à ses débuts de renouer avec l’idée d’un grand rendez-vous dédié au cinéma à une heure de grande écoute sur le service public. Noble cause ! Sauf que l’émission a essuyé de nombreuses critiques et qu’elle est aujourd'hui sérieusement en sursis, faute d’audience.
A travers l’exemple de Comme au cinéma, les pages qui suivent vont  s’attacher à montrer pourquoi il est si difficile de proposer une émission de cinéma grand public sur une chaîne généraliste.
 
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NB Ceci est la version "on-line" de mon mémoire que vous pouvez télécharger en version Word à partir de la page d'accueil du dossier Le cinéma face à la critique. Cette version on -line ne contient pas les notes de bas de page pour le moment; je vous renvoies donc à la version Word pour retrouver les sources et les compléments d'information de bas de page de mon mémoire. Merci.
par tronche de cinoche publié dans : mémoire
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Lundi 8 août 2005
introduction



    Imaginez Michel Serrault, énervé, s’adressant à Stéphane Bern : « Mais il veut que je raconte ma vie ? ! ! » Réponse de l’intéressé, grand sourire aux lèvres : « Mais vous êtes là pour ça ! » Cette scène s’est passée en septembre 2003, lors du premier numéro du nouveau talk-show de Canal +, 20h10 pétantes. Le genre de scène que l’on voit quotidiennement sur le petit écran. A tel point qu’on n’y trouve rien de choquant. C’est vrai : plutôt banal que de voir des animateurs de télévision demander à des stars, en l’occurrence de cinéma, de « raconter leur vie ».
Seulement, ce genre de situation participe à ce qu’on appelle la « peopolisation » du cinéma. C'est-à-dire qu’on fait dans le people ! On ne demande pas aux stars de cinéma de parler avec pertinence de leur actualité, de leur film ou de leur métier. On leur demande d’être là, simplement. De faire acte de présence, de raconter leur vie (et des « potins »). Et si possible d’assurer le show pendant l’émission. Forcément, c’est mieux pour faire de l’audience quand un acteur se donne en spectacle, tel un Luchini, un Poelvoorde ou encore un Delon.
    Le cinéma façon people à la télévision, comme on en trouve dans les talk-shows de Marc-Olivier Fogiel ou de Thierry Ardisson, n’a rien de bien méchant en soi. Il en faut, comme il faut de la presse people ! La seule chose, c’est que cette « peopolisation » du cinéma s’est peu à peu substituée à de vrais propos cinéphiles. Bien sûr, il n’y a pas eu tant  d’émissions cinéphiliques que cela sur le petit écran, mais on note depuis une dizaine d’année un véritable dépérissement du genre. Le constat est simple : aujourd'hui, le cinéma est très présent à la télé, mais uniquement ou presque dans le cadre de divertissements.
On peut donc se poser la question : pourquoi ne parle t-on jamais ou presque de cinéma de manière cinéphile sur les chaînes généralistes ?
L’émission Comme au cinéma avait justement pour but de pallier ce manque, au moment de sa création, il y a six ans sur France 2. L’idée était de renouer avec un grand rendez-vous de cinéma sur le service public. Laisser la parole à ceux qui font le cinéma, à ceux qui nous font rêver et que justement on entend très peu s’exprimer aujourd'hui sur le petit écran (à moins d’avoir la câble ou d’être insomniaque !). Mais cette émission a été modifiée de nombreuses fois depuis sa création, elle a été très critiquée par le milieu du cinéma et aujourd'hui ses audiences sont très erratiques : le numéro de mai 2004 n’a fait que 10,6 % de parts de marché, soit 600 000 téléspectateurs (l’année précédente, Comme au cinéma rassemblait plus d’un million de fidèles). L’avenir de cette émission est donc sérieusement en sursis…
    Faut-il donc en déduire qu’il est difficile aujourd'hui de proposer une émission de cinéma grand public sur une chaîne généraliste ? Pourquoi ? Quels types d’émissions y a t-il aujourd'hui ? A quoi ressemblaient les émissions de cinéma d’autrefois ? Cette difficulté à faire une émission de cinéma n’est-elle pas liée à la complexité des relations cinéma-télévision que l’on considère ambiguës voire incestueuses ?  Et d’où provient cette banalisation du cinéma à la télévision, que l’on peut constater dans les talk-shows parlant de cinéma ?
    Beaucoup de questions doivent être soulevées donc. A travers le cas de l’émission mensuelle Comme au cinéma, il s’agira de faire une mise au point sur la difficulté de proposer une émission de cinéma grand public sur une chaîne généraliste. Avec dans un premier temps, un retour dans le temps pour savoir ce qu’il se faisait auparavant en matière de magazine de cinéma à la télévision, puis un zoom sur l’émission Comme au cinéma. Dans un deuxième temps, différentes pistes de réflexion seront abordées pour tenter de comprendre d’où provient la banalisation du cinéma qui selon toutes vraisemblances a beaucoup nui à la qualité des émissions de cinéma grand public.

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par tronche de cinoche publié dans : mémoire
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Dimanche 7 août 2005
I  / De Monsieur Cinéma à Comme au cinéma :
      quand la télé fait son cinéma


A/ Petite histoire des émissions de cinéma
     à la télévision                                        

    Le cinéma est très présent, voire omniprésent, sur les chaînes hertziennes : une centaine de films par chaînes généralistes sont diffusés chaque année  . Les émissions parlant de cinéma sont également nombreuses (talk-shows, divertissements, etc.). Chaque mois de mai, à la période du festival de Cannes, on frôle même l’asphyxie.
    Mais à y voir de plus près, très peu d’émissions sont véritablement dédiées au 7e art. Les acteurs et actrices sont souvent invités sur les plateaux de télévision, pas de doute. Mais de plus en plus souvent pour ne faire qu’acte de présence (et surtout faire de la promo), et non pas pour parler de leur art, le cinéma, dans une émission prévue à cet effet.
    Les magazines entièrement consacrés au 7e art, tel Comme au cinéma ou Grand écran, sont denrées rares, sur les chaînes généralistes. Et les quelques émissions rescapées font souvent l’objet de vives critiques . On leur reproche avant tout d’être trop grand public. Créer et faire durer une émission sur le cinéma est loin d’être chose aisée…


1. Que sont nos émissions de cinéma devenues ?

    Il y a encore un an, une chaîne hertzienne proposait tous les jours un magazine de cinq minutes environ consacré au cinéma uniquement. Dernière émission du genre à être quotidienne. Jusqu’en juin 2003,  Canal +, la chaîne du cinéma, avait son Journal du cinéma. Cette fenêtre quotidienne offerte à l’actualité du cinéma a disparu, laissant place, en septembre 2003, à une nouvelle émission hebdomadaire : Le Journal des sorties. Le Journal du cinéma a longtemps existé sous la coupe d’Isabelle Giordano (remplacé en 2001 par + de cinéma  avec Philippe Vecchi). Se sont succédées ensuite, aux commandes du Journal du cinéma, Nathalie Cuman (qui n’a été que de passage sur la chaîne…) et Vérane Frédiani. Le Journal des sorties est désormais la seule émission sur le cinéma -en clair- sur Canal +. D’autres émissions existent dans la grille de Canal + (La Rencontre et C du cinéma, présenté par Laurent Weil), mais en crypté.
    Il ne s’agit pas ici de faire un historique des émissions sur le cinéma de Canal +, ni de pleurer la disparition du Journal du cinéma. Il s’agit plutôt de faire un constat : les magazines sur le cinéma sont de plus en plus rares. L’arrivée des chaînes thématiques de cinéma a probablement accentué ce phénomène , mais n’allez surtout pas dire qu’elles sont seules responsables. Bien au contraire.
Les émissions de cinéma (d’une durée d’au moins 26 minutes) sur les chaînes hertziennes en clair, aujourd'hui, ne sont qu’au nombre de trois : Comme au cinéma, l’émission  sur France 2 (un mardi par mois, en deuxième partie de soirée), Grand Écran sur M6 (émission hebdomadaire, programmée le dimanche à 11h), et 24 1/2, un jeu de connaissances sur le cinéma, proposé par France 5 (le mercredi à 15h) .
A vrai dire, la rareté des émissions de cinéma à la télévision n’est pas un phénomène complètement nouveau. Le cinéma, même s’il est un thème porteur, n’a jamais vraiment eu la place qu’il méritait dans les grilles des programmes, dans le cadre d’émissions lui étant consacré.
    Mais désormais, il faut ajouter à la rareté une grande instabilité : il devient de plus en plus difficile d’installer une émission de cinéma, et de la faire durer.
Certaines émissions n’existent que le temps d’une saison. On les oublie aussi vite qu’elles ne sont apparues. L’exemple de La Cinquième-  France 5 est d’ailleurs caractéristique. En l’espace de quatre ans, quatre nouvelles émissions ont vu le jour, depuis 2000 : Absolument cinéma, Après la sortie, Cinébus, et la dernière née, 24 1/2, présentée par Pierre Lescure (qui ne devrait pas être reconduite en 2004-2005). Les concepts, tout comme les présentateurs, sont devenus interchangeables (Qui se souvient, par exemple, aujourd'hui que Ruth Elkrief a présenté une émission de cinéma sur la cinquième chaîne ? !).
    Plus que d’un phénomène de rareté, il faudrait en fait plutôt parler d’un appauvrissement. Pour le démontrer, on peut se reporter à La Nuit et l’été , le rapport de Catherine Clément destiné au service public. Pour elle, les émissions mythiques sur le cinéma, comme il en a existé sur le service public, ont tout simplement disparu : "Hormis les diffusions [de films], on parle de la sortie des films. A la va comme j’te pousse, avec des bandes annonces qui passent affreusement mal, en exhibant devant un public chauffé des stars, mais enfin, on parle vaguement des films - moins bien que dans la regrettée émission dite « culte », Les Dossiers de l’Ecran, ou, dans un autre genre, Cinéma Cinémas." 5

    A croire que les émissions marquantes sur le cinéma, comme Monsieur Cinéma de Pierre Tchernia ou Cinéastes de notre temps de Janine Bazin et André S. Labarthe, appartiennent au passé…


2. Retour vers le passé

    Les émissions sur le cinéma ont commencé à fleurir sur le petit écran dès le début des années 60, soit très peu de temps après les débuts de la télévision. La télévision, qui est depuis sa démocratisation accusée de vider les salles obscures, avait pour mission de faire connaître, découvrir le cinéma, et pas seulement son actualité. « Il y a eu une époque de vraie curiosité pour le cinéma dans les années 60, explique Serge Toubiana, actuel directeur de la Cinémathèque. Il y avait un souci de la télévision de se mettre au service du cinéma. » 
    La télévision s’est efforcée de mieux faire connaître le 7e art à son public, écrivait René Bonnell, actuel directeur de la stratégie des programmes de FranceTélévisions. "Les émissions consacrées à ce sujet ont été nombreuses dans leur conception et variées dans leurs objectifs. Cette diversité dissimule l’absence d’une réelle politique dans ce domaine, tant le sort du cinéma sur le petit écran a dépendu des opportunités politiques du moment, de la personnalité et des conceptions des nombreux responsables qui se sont succédés aux divers postes d’autorité concernés. Rétrospectivement, domine une impression de désordre dans les initiatives et, quelques exceptions brillantes mises à part, de routine dans les procédés."
    Ces quelques lignes, extraites d’un ouvrage de référence sur l’économie du cinéma (il s’agit en fait d’une thèse de fin d’études qui a été publiée), ont été écrites il y a plus de 25 ans. René Bonnell y mettait déjà en avant une diversité et une inégalité des initiatives en matière d’émissions sur le cinéma.
    Aujourd'hui, seules quelques émissions restent dans les mémoires. A commencer par Monsieur Cinéma. Peut être l’émission la plus populaire sur le cinéma qui n’ait jamais existé.  Ce jeu sur le cinéma de Pierre Tchernia, crée en 1966, avait ouvertement été lancé dans le but d’encourager à fréquenter les salles obscures.
Au départ, l’émission ne s’appelait pas Monsieur Cinéma. Elle commença sous un autre nom : 7e Art, 7e Case. Il s’agissait d’une sorte de jeu de l’oie dont Jacques Rouland fut le premier à réaliser qu’il était perfectible… Et ce fut Monsieur Cinéma, le duel entre deux candidats : sept questionnaires de sept questions séparés par cinq extraits de films et l’interview d’un invité. Un gagnant, un perdant, mais parfois deux vainqueurs ex-aequo qui se retrouvaient la semaine suivante.
"(…) Monsieur Cinéma, avec quelques variantes (Le Dernier des cinq, Ces messieurs nous disent), fidèle au jeu de questions, a duré quatorze ans - de 1966 à 1980. Ensuite pendant sept ans, nous avons continué à servir le cinéma en réalisant des émissions en public à l’Empire, jouant à des énigmes avec les vedettes invitées. Le temps des mémoires mémorables était passé. Ce fut Jeudi Cinéma, puis Mardi Cinéma.
(...) Nous avons réalisé des émissions sans faire de cours ex cathedra, en restant souriants et en expliquant toujours qu’il valait mieux aller voir un film de cinéma dans une salle de cinéma qu’à la télévision que c’était fait pour ça. "

    Autre émission à avoir marqué son temps pour sa longévité et sans doute son originalité : Cinéastes de notre temps de Janine Bazin et André S. Labarthe. Créée à l’origine pour le service de recherche de l’ORTF, une soixantaine de numéros ont été produits entre 1964 et 1972. Interrompue jusqu’en 1980, une nouvelle série d’émissions, au concept légèrement modifié, fut relancée sous le nom Cinéma, de notre temps. L’idée consistait à « demander à de jeunes cinéastes de mettre en scène de vrais films sur des auteurs reconnus, vivants ou morts (…). Ainsi (…) Jacques Rivette fit Renoir, Rohmer Dreyer, Jean-André Fieschi Pasolini. La liste est longue, et chacune de ces rencontres, de styles, de générations, reste un grand moment de cinéma. » 
    Sans oublier, Cinéma, cinémas de Michel Boujut, Claude Ventura et Anne Andreu, qui se voulait une émission de création ayant pour prétexte le cinéma, La Séquence du spectateur de Claude Mionnet, et Pour le cinéma de Frédéric Rossif et Robert Chazal. Ce sont quelques une des émissions à avoir leur place dans l’histoire des magazines de cinéma.
    Ces dernières années, les rares émissions à avoir marqué, pour leur capacité d’innovation, sont Le fameux Divan d’Henri Chapier (de 1987 à 1994), M6 aime de Martine Jouando (créée en 1987) et Absolument cinéma de Anne Andreu (en 2000). M6 aime était « un mélange d’actualité, organisé sans concession, dans la lignée de Cinéma, cinémas, avec des moyens plus modestes. »  Absolument cinéma était « un vrai magazine de cinéma à la télé » , selon Sébastien Homer de L’Humanité. Une émission qui voulait décortiquer le cinéma et donc être pédagogique.
    En tout cas, s’il n’y avait qu’une émission à retenir, ne serait-ce que pour l’exemple, ce serait Le Masque et la plume. A l’origine, Le Masque et la plume est une émission de radio, diffusée sur France Inter. C’est une émission culturelle de référence, réputée pour la virulence de ses critiques, et notamment ses critiques de cinéma. En 1976, on tenta de porter au petit écran cette émission qui avait (et a toujours) un public fidèle à la radio : l’expérience dura trois mois, de janvier à mars 76 ! « Cette émission ne fut pas maintenue à la demande de la profession qui la jugeait trop « anti-publicitaire » pour certains films », comme l’explique René Bonnell.
    Jusque là, le discours était clair : les émissions sur le cinéma à la télévision avaient pour but premier de renflouer le nombre de spectateurs en salle (chiffres en déclin depuis les années 60). La question de la critique ne se posait pas, en tout cas pas comme aujourd'hui. On parlait même sans honte de « propagande en faveur du cinéma »13. Les émissions comme Monsieur Cinéma ou Pour le cinéma avaient été créées dans le but de montrer la richesse et la diversité du 7e art et étaient avant tout appréciées pour leur originalité, leur volonté d’instruire les téléspectateurs.
    Mais le débat sur la critique existait déjà évidemment : il est apparu dès que la télévision a commencé à diffuser des films de cinéma. Le problème était sous-jacent: la courte expérience du Masque et le plume en témoigne.
    A priori, la critique de cinéma, comme on l’exerce en radio ou dans la presse spécialisée, n’est pas possible : critique et télé ne feraient pas bon ménage… Mais, on ne peut évidemment pas se contenter d’un raisonnement réducteur à ce sujet. Il  convient donc de s’arrêter sur la notion d’information sur le cinéma à la télévision pour mieux comprendre l’histoire des émissions de cinéma à la télévision, et ainsi les difficultés qui y sont liées.



3. Aux frontières de l’information

    Il peut paraître simpliste de se poser la question de la différence entre critique, information et promotion. Cette distinction a pourtant toute son importance : on va voir que la confusion des genres existe véritablement et qu’elle a entraîné un certain nombre de dérives dans ce domaine à la télévision, en ce qui concerne les émissions de cinéma. Cette confusion a accru la complexité de faire une émission de cinéma aujourd'hui.
    Pour aller à l’essentiel, on dit souvent que la critique pure et dure (c'est-à-dire l’exercice voué à l’information et à l’évaluation selon certains critères du jugement esthétique, comme le vrai, le beau… ) n’est pas possible à la télévision, en tout cas sur les chaînes hertziennes. C’est ce que soutiennent nombre de journalistes de cinéma comme Élisabeth Quin (critique de cinéma sur Paris Première). Elle est une des rares journalistes à oser la critique de cinéma à la télévision, mais sur le câble : « Pour l'instant, la liberté de ton en matière de critique de cinéma à la télé n'est pas envisageable ailleurs que sur une chaîne câblée ! »   D’autres, comme Isabelle Giordano (lorsqu’elle présentait encore Le Journal du Cinéma sur Canal +), se retranchent derrière l’idée que la critique n’est pas faite pour la télévision :
    La critique, ce n'est pas un genre pour la télévision. La télé ne permet pas de développer une réflexion poussée. C'est un univers de sensation et d'émotion qui fait réagir les gens à chaud. Heureusement il y a la presse écrite en complément. Quand je vois un film critiqué intelligemment dans un journal, je me dis que c'est mieux que d'exécuter le même film en vingt secondes à la télé. Ce n'est pas notre objectif.
    Pour Laurent Weil (présentateur de C du cinéma sur Canal +), « la télévision, n’est pas le lieu pour faire de la critique. Ce que l’on veut à la télé, c’est de l’image avant toute chose. »
    Que la critique ne soit pas possible, soit ; mais que la promotion prenne le pas sur l’information, voilà tout l’enjeu du débat. Communication et information finissent par avoir des contours flous.
    Bien sûr, la critique n’est pas un passage obligé. On ne demande pas aux journalistes de critiquer pour le plaisir de critiquer : on sait que certains y prennent un malin plaisir. On a encore pu le constater, en 1999, lorsque le réalisateur Patrice Leconte fut à l’initiative d’une contestation de certaines pratiques des critiques de presse écrite.  La question qui se pose est plutôt celle de l’information. Informer comme le ferait tout bon journaliste. Informer honnêtement, sans langue de bois.
Qu'on se le dise : silences, demi-mots, contournements valent sévères réprobations ! " Si je suis enthousiaste, je parle de "coup de cœur". Dans le cas contraire, de "tour d'horizon " ", explique [Frédéric] Lopez [ancien présentateur de Bouche à oreille sur France 2]. Subtil.

    C’est en quelque sorte le « règne du sujet-verbe-compliment » qui prévaut à propos du cinéma à la télévision, selon la formule de Bernard Briançon, ancien journaliste à LCI.
    On emploie d’ailleurs fréquemment le terme de promotion dès qu’il s’agit de parler de cinéma à la télévision. L’  « information », dans de nombreux cas, s’apparente en effet au discours publicitaire, qui consiste à mettre en avant les qualités uniquement (ce qu’on appelle dans le jargon l’argumentation one-sided).
La démarche de « promotion » correspond à une dénomination originale qui recoupe les actions de communication sur la sortie des films, hors achats d’espaces publicitaires payants. La promotion des films à la télévision se distingue (…) par un positionnement flou, à mi-chemin entre les relations publiques et le reportage journalistique. Elle se différencie de la publi-information par sa gratuité, mais s’en rapproche à travers la démarche d’adhérence systématique au film. On pourrait donc la qualifier de « publi-reportage déguisé ».
    Catherine Clément parle, elle, de « cirque promotionnel ». En plus d’être de plus en plus rares, et de plus en plus instables, les émissions de cinéma adoptent donc quasiment systématiquement un discours promotionnel. C’est un reproche qui est fait à la télévision, et tout particulièrement aux émissions Grand écran sur M6 et Comme au cinéma sur France 2.

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Attention, les numéros correspondants aux notes seront bientot ajoutés au texte...

[1]  Les chaînes hertziennes ont tendance à revoir ce chiffre à la baisse (en faveur des fictions TV et des programmes de télé-réalité) : les films génèrent de moins en moins d’audience à la télévision. En 2003, seuls 17 films figuraient parmi les 100 meilleures audiences de l’année. (cf. Le cinéma génère de moins en moins d’audience sur les chaînes généralistes, Le Monde, Guy Dutheil, 23/03/2004)

[2]  Les seules émissions cinéphiliques se trouvent aujourd'hui sur les chaînes câblées (Actor’s studio, Les Feux de la rampe, etc.)

[3]  cf. Comme au cinéma ou les aventures d’un magazine de cinéma,  p. 12

[4]  cf. annexe 1 : la liste des émissions de cinéma sur les chaînes hertziennes en 2004

[5]  CLÉMENT Catherine, La Nuit et l’été, Quelques propositions pour les quatre saisons, sur l'évaluation, l'analyse et les propositions concernant l'offre culturelle à FranceTélévisions, 2002

[6]  Propos recueillis au Festival Premiers Plans d’Angers, 24/01/2004

[7]  BONNELL René, Le Cinéma exploité, Seuil, 1978, p. 101

[8]  TCHERNIA Pierre, Magic Ciné, Fayard, 2003, p. 268 à 275

[9] Gens de passion, La chronique cinématographique d'Émile Breton , L’Humanité, 11/06/2003

[10]  Quand la télé parle de cinéma, Le Monde, Jean-Louis Mingalon, 8/11/1987

[11]  Arrêt sur bobine, L’Humanité, Sébastien Homer, 6/10/2000

[12]  R. BONNELL, op. cit., p. 102

[13]  JOURNOT Marie-Thérèse, Le vocabulaire du cinéma, Nathan, 2002

[14]  Portrait d’Élisabeth Quin, L’insoumise, Le Monde, Alain Constant, 7/03/1999

[15] Isabelle Giordano : « Heureusement que Canal défend le cinéma d'auteur », Le Monde, Jacques Buob, 29/03/1998

[16]  Vous écoutez la télé, France Inter, 8/05/2004

[17]  cf. Le Monde du 25/11/1999 et 26/11/1999

[18]  Quand la télévision parle de cinéma, Sujet-verbe-compliments...,Télécinéobs, Véronique Groussard

[19]  CRETON Laurent, ouvrage collectif (dirigé par), Le cinéma à l’épreuve du système télévisuel, CNRS Édition, 2003

[20]  C. CLEMENT, op. cit.

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Samedi 6 août 2005
 B/ Comme au cinéma ou les aventures d’un magazine
     de cinéma


    On les dit consensuelles, trop grand public. On y déplore l’absence d’un véritable esprit critique. Mais, Grand écran, magazine hebdomadaire de 26 minutes, sur M6 et Comme au cinéma, l’émission, programme mensuel de 120 minutes environ, sur France 2 ont d’abord le mérite d’exister ! Dans un paysage audiovisuel où le cinéma n’est traité que sous l’angle de l’actualité, et à l’aide de bandes-annonces (comme dans Les films dans les salles sur TF1 ou Le Journal des sorties sur  Canal +), un magazine qui se penche un peu plus en profondeur sur le cinéma est toujours le bienvenu. Cela va sans dire.
    Il n’empêche, de nombreuses critiques parfois très virulentes ont été émises à l’égard de ces émissions, en particulier Comme au cinéma. Grand écran, suscite davantage l’indifférence que la critique. Disons que « la profession ignore le plus souvent l’existence de cette émission ou la considère comme un banal programme de bandes-annonces… »
    Voici donc l’histoire d’un magazine de cinéma. Comme au cinéma, l’émission : une aventure, semée d’embûches, et pleine de rebondissements… Comme au cinéma !


1. Comme au cinéma : épisode 1

a) Le pitch

    « Quand j’ai quitté LCI pour aller sur France 2, [Etienne] Mougeotte m’a dit Tu vas dans le mur. Le cinéma n’intéresse pas les gens (…) Quand je suis arrivé à France 2, il y a des gens qui m’ont dit Ca ne marchera jamais, etc. Tu n’es pas du sérail…(…) Pendant 10 ans, avant celle-ci, il n’y en avait pas d’émission sur le service public.»   Prendre les rênes de Comme au cinéma était avant tout un défi. Une belle histoire pour Frédéric Lopez, premier présentateur de l’émission.  Personne ou presque ne voulait croire en ce magazine.
Frédéric Lopez était encore peu connu du grand public, avant d’arriver à France 2. Il était journaliste généraliste à LCI . Pendant deux ans, il y a été présentateur et producteur de l’émission hebdomadaire Cinéma, ainsi que présentateur des journaux d’information.
    L’idée de départ de Comme au cinéma était de renouer avec un grand rendez-vous de cinéma sur le service public en soirée. C’est Christine Lentz , à l’époque directrice des magazines de France 2 , qui a lancé et défendu le projet. En septembre 1998, voit donc le jour sur France 2, un magazine de cinéma mensuel programmé le jeudi en deuxième partie de soirée. Un nouveau rendez-vous sur la durée qui vient s’ajouter aux traditionnels défilés de bandes-annonces (l’émission Bouche à oreille, qui propose en 5 minutes une sélection de l’actualité du cinéma toutes les semaines, reste en place.)
    Chaque mois, un thème est développé et relié à l’actualité, à une personnalité ou à un événement. Des invités répondent en plateau aux questions de Frédéric      Lopez, dans une atmosphère plutôt intimiste. Pas de public et un décor sobre. Des reportages sur les coulisses du cinéma viennent également enrichir l’émission.
Jusque là, rien de neuf sous le soleil ! L’émission correspond à ce que l’on peut attendre d’une émission de cinéma : elle traite de l’actualité du cinéma, elle approfondit quelques sujets à l’aide de reportages ou d’enquêtes (tels que les acteurs français à Hollywood ou encore les teen movies), et elle a l’avantage non négligeable de recevoir des invités en plateau. Ce qui est un luxe par rapport aux autres émissions de cinéma sur les chaînes généralistes  actuellement.
    Jusqu’ici, tout va bien ! Sauf que Frédéric Lopez va vite devenir une cible, la tête de turc du « petit milieu du cinéma »  comme l’appelle Marc-Olivier Fogiel, présentateur de l’émission Vous écoutez la télé sur France Inter. Pas facile de convaincre à la fois le public et les professionnels…


b) L’accueil de la critique

    Pour aller à l’essentiel, l’émission mensuelle ne fonctionne pas trop mal (environ 16% de part de marché) mais Frédéric Lopez est accusé d’être trop populaire, de « faire du people ». On lui reproche de manquer d’esprit critique, d’esprit intelligent sur le cinéma…
    Le côté « fan de » cinéma que Frédéric Lopez souhaitait donner à l’émission déplait. Cela lui a été constamment reproché. Ca n’est pas du service public, profère-t-on. Catherine Clément, en particulier, a dit de ce programme qu’il ne parlait pas de cinéma, mais de « starisation ». Et surtout, elle aura cette phrase assassine : « C’est la pire émission du PAF ! », prononcée dans le studio de Vous écoutez la télé sur France Inter.
    Pour sa défense, Frédéric Lopez déclarera que ce sont ceux qui n’ont pas vu l’émission qui disent que c’est « people » :avec qui ils couchent. Je leur demande leur parcours : d’où ils viennent, où ils vont. Donc, c’est une émission de témoignage sur le cinéma. Le cinéma, c’est un monde qui fait rêver les gens, on a plein de préjugés, positifs ou négations, et eux viennent nous raconter leur parcours.27

    Toujours est-il que ce n’est pas ce qu’attend ce « petit milieu du cinéma » d’une émission sur le 7e art sur le service public. Le résultat ne se fait pas attendre. Les lobbies du cinéma finissent par obtenir ce qu’ils espéraient, plus ou moins secrètement : l’éviction de Frédéric Lopez, après 5 ans de (bons et loyaux) services.
    Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Comme dans toute bonne fiction, les rebondissements sont multiples…


2. Comme au cinéma : épisode 2

a) L’entrée en scène de Michel Field

    Arrive donc en septembre 2003, pour succéder à Frédéric Lopez, un certain Michel Field. Une personnalité médiatique connue pour son professionnalisme et son sérieux. L’ancien présentateur du Cercle de Minuit ou de La Marche du siècle véhicule en effet une certaine image, une bonne image. En plus d’être journaliste-animateur pour la télé (Paris Première) et la radio (Europe 1), d’être un homme de direct, il est également l’auteur de nombreux livres, notamment d’essais philosophiques. Avant de faire son entrée à la télévision d’ailleurs, Michel Field n’était autre que professeur de philosophie.
C’est donc l’agrégé de philo, à l’image sympathico-intello, qui reprend les commandes de Comme au cinéma. Une manière de faire taire, sans doute, tous ceux qui reprochaient au magazine son manque d’esprit critique et intelligent sur le cinéma.
    A nouveau présentateur, nouvelle formule. Michel Field va beaucoup communiquer autour de cette nouvelle formule et va se définir d’entrée de jeu comme étant « au service des artistes et des metteurs en scène… » 
Il veut parler du cinéma évidemment, mais « surtout faire parler les gens qui font le cinéma ». « On va essayer de parler du cinéma tel qu’il se fabrique. Et il y aura toujours évidemment des stars, parce que j’ai bien envie que l’émission reste glamour… »  
    L’accent sera donc mis sur les coulisses du cinéma, avec des bonus tels que l’on peut en trouver sur les DVD. Carte blanche sera également laissée tous les mois à l’invité principal de l’émission : cet invité aura droit à un long tête-à-tête intimiste avec Michel Field ; il aura droit également de choisir le thème d’un portrait et d’une enquête proposée dans l’émission (par exemple, les premiers pas au cinéma, la critique de cinéma, etc.). Enfin, dernière nouveauté, et non des moindres : le présentateur n’aura plus pour seule partenaire Isabelle Motrot (déjà rédactrice en chef et chroniqueuse à l’époque de Frédéric Lopez). Michel Field sera désormais entouré d’une bande de chroniqueurs, composée de Sarah Lelouch (journaliste-animatrice et fille du réalisateur Claude Lelouch), Jérôme Bertin (journaliste et comédien), Alexandra Milgrom (réalisatrice), Thierry Colby (journaliste, déjà au casting de l’ancienne version de Comme au cinéma, mais hors caméra) et donc Isabelle Motrot. Chacun des chroniqueurs aura son domaine de prédilection.
    Isabelle Motrot par exemple devra se montrer sans concession, fidèle à sa réputation, sur les films évoqués (comme elle le fait d’ailleurs dans Comme au cinéma, l’hebdo, la version hebdomadaire de Comme au cinéma qui présente une sélection des sorties cinéma de la semaine) et donc apporter une touche critique à l’émission.
    Alexandra Milgrom, quant à elle, se définit comme « Miss technique » de l’émission : en tant que professionnelle du cinéma (elle a réalisé plusieurs courts-métrages), son rôle est de « vulgariser la technique du cinéma, sur le même principe qu’Hector Obalk [critique d’art réputé] dans le domaine de la peinture ».
    Sur le papier, la nouvelle formule est plutôt convaincante. La direction a rectifié le tir, en respectant les critiques qui avaient été faites à Frédéric Lopez. Stop le  « people » ! Et à la fatidique question de la promo, Michel Field répondait au journal L’Humanité : « Il y a des manières de contourner la langue de bois des promos ».
Conséquence, la première émission de la saison 2003-2004 se démarque clairement de l’année précédente. Du glamour toujours (on trouve toujours une rubrique du genre potins de stars, par exemple), mais plus de contenu grâce aux différentes rubriques et aux chroniqueurs. Le public qui occupait le plateau la dernière saison de « l’ère Lopez » a disparu. Ceci permet des entretiens plus profonds entre le présentateur et l’invité (l’émission du mois d’octobre avec Jean-Pierre Bacri l’illustre parfaitement : Jean-Pierre Bacri s’est montré à la fois touchant et confident. Et a d’ailleurs reconnu que la présence du public sur un plateau de télé l’insupportait, qu’il ne serait pas venu à Comme au cinéma s’il y en avait eu un ! CQFD !). Des invités qui se confient, donc. Des invités le plus souvent intéressants car plutôt rares en télé, comme Jean-Pierre Bacri, Sabine Azéma, ou Josiane Balasko. Même si ces acteurs viennent surtout parler de leur actualité au cinéma, promo oblige.
    Quoi qu’il en soit, les changements apportés, comme le principe des bonus et de l’enquête, permettent de donner une certaine profondeur à l’émission. Le petit plus de la rentrée est sans conteste la présence des chroniqueurs, « choisis pour leur passion du cinéma » . Chacun intervient à tour de rôle dans l’émission pour présenter une rubrique, et tous se retrouvent pour le Bloc-notes. Cette nouvelle rubrique, la plus audacieuse de la rentrée,  consiste à échanger des avis sur des films notamment. Pour autant, il n’est pas question véritablement de critique : « Il n’y a pas de temps à perdre non plus à dégommer, à se faire plaisir à critiquer, selon Michel Field. (…) Donner aux gens, et aux téléspectateurs l’envie d’aller au cinéma, c’est exactement ça… » 
    L’orientation est donc claire en début de saison : Comme au cinéma reste dans une optique grand public. Il s’agit de donner envie d’aller au cinéma tout en donnant un certain contenu cinéphilique à l’émission.


    Seulement, cette nouvelle formule ne va tenir que pour quelques numéros de l’émission… Des remaniements vont très vite être apportés.


b) Nouveau casting

    Dès la troisième émission de la saison, la nouvelle formule va évoluer. L’une des chroniqueuses de l’émission, Alexandra Milgrom, va tout simplement être renvoyée : « On m’a dit que la rubrique d’analyse de films que je tenais n’intéressait pas ! J’avais d’ailleurs déjà été coupée plusieurs fois au montage.» 
Puis, fin décembre, après la quatrième émission, exit Isabelle Motrot, « jugée trop experte »  , ainsi que Jérôme Bertin ! « On a fait tout un pataquès autour de la nouvelle équipe à la rentrée !, poursuit Alexandra Milgrom, première chroniqueuse à avoir été victime des remaniements. C’est grotesque ! C’est du foutage de gueule pour les téléspectateurs : même si c’est un mensuel, il y a une fidélisation du public… » 
Seuls à rester en place donc, Thierry Colby et Sarah Lelouch.
A la nouvelle formule succède une nouvelle nouvelle formule en janvier! L’orientation donnée en septembre 2003 n’a vraisemblablement pas convaincu : le nombre de téléspectateurs a diminué par rapport à l’année précédente (près de 800 000 téléspectateurs cette année, alors que l’année précédente le cap du million était dépassé).
    La nouvelle formule tente donc un rapprochement vers le talk-show : l’émission est à présent placée sous le signe du divertissement et de l’interactivité. En témoigne, l’arrivée d’Anna Reinhardt, comédienne et chanteuse, et d’Alessandro di Sarno, ex-chroniqueur pour l’émission de télé-réalité de TF1 Nice People et « monsieur ose tout » de feu l’émission Qu’est ce qui se passe quand ? sur France 2. Le rôle de ces nouveaux chroniqueurs est de divertir avant tout, d’apporter leur fraîcheur et leur spontanéité. A partir d’avril 2004, Alessandro di Sarno se voit également confier le rôle de médiateur entre les invités et les téléspectateurs. C’est donc une autre nouveauté : en plus d’être désormais en public, et en direct, les téléspectateurs peuvent poser des questions par téléphone ou Internet.
Le principe des bonus, de l’enquête et du bloc-notes reste de vigueur. Mais mine de rien, le remaniement de l’équipe, la présence du public et le direct changent du tout au tout l’esprit de l’émission.
    Selon Michel Field, il n’y a pas de changement fondamental avec ce que proposait Frédéric Lopez l’année précédente, mais « il y a beaucoup beaucoup de réajustements qui changent un peu la nature de l’émission. Disons, poursuit Michel Field, qu’il y a deux façons d’aborder le cinéma, deux entrées : il y a évidemment l’aspect people, l’aspect divertissement, l’aspect stars qui font rêver, etc. ; et puis, il y a l’aspect émission culturelle. Le cinéma comme culture, comme industrie culturelle. Et ces deux aspects, ils sont à la fois difficiles à mélanger parce qu’ils s’adressent pas du tout au même public. Et d’un certain point de vue, Lopez faisait une émission qui était à une extrémité, et je dirai sur la chaîne France 2, Campus [émission sur l’actualité littéraire en deuxième partie de soirée sur France 2] était à une autre extrémité. Moi, j’ai à faire une sorte de synthèse de ces deux pôles là. »


c) L’accueil de la critique

    En tout cas, tout comme pour Frédéric Lopez, les critiques ne se font pas attendre, et ce dès les remaniements opérés en janvier 2004. Il est vrai que les critiques ont eu moins d’écho. Mais il faut savoir que l’année 2002 avait été singulière à plus d’un titre : la publication du rapport La Nuit et l’été de Catherine Clément  avait lancé un grand débat sur la place de la culture à la télévision. L’émission Comme au cinéma n’avait pas été épargnée par cette polémique, et surtout par Catherine Clément.
En débat donc, encore et toujours ce problème de la critique… Le magazine Télérama, plus  particulièrement,  ne va pas manquer de fustiger la présentation de Michel Field :
Est ce la peur d’être renvoyé dans l’obscurité d’une chaîne câblée ? Depuis qu’il est revenu sur le hertzien, Michel Field ne met pas son esprit critique dans sa poche. Non, il le met plutôt dans ses chaussettes, bien au chaud, entre la plante des pieds et l’alpaga.

    En plus de se voir reprocher son manque de critique, Michel Field (ainsi que  ses deux nouveaux chroniqueurs controversés) va être taxé d’incompétence par L’Express…
Pour parler de cinéma à la télévision, mieux vaut n'y rien connaître, et s'en vanter. C'est ainsi que Michel Field présente Comme au cinéma (…). Deux chroniqueurs l'accompagnent dans cette traversée du désert culturel; l'une est là pour être blonde, l'autre pour être branché. Leur jeu consiste à proférer le plus de banalités possible sans déranger personne.  

    Les films présentés vont aussi être brocardés par les observateurs de la presse. Les films choisis par Comme au cinéma, au fil de la saison, sont en effet clairement de plus en plus commerciaux. Dans chaque émission, quelques films plus confidentiels seront toujours commentés. Mais l’émission va laisser de plus en plus la part belle à ce que l’on appelle des block-busters, ces films conçus pour drainer un grand nombre de spectateurs.

"Vincent Cassel présente son adaptation de la BD Blueberry. Dans Podium, Benoît Poelvoorde incarne un sosie de Claude François. Alain Chabat fait la promo de son film sur les hommes des cavernes… Intello, le cinéma français ? "

    C’est ainsi que Télérama tournait en dérision le sommaire de l’émission de janvier, soit la première de la nouvelle nouvelle formule… Ce choix de films commerciaux n’a pas échappé, non plus, au chroniqueur télé de L’Express.
Au programme: Blueberry, Peter Pan, RRRrrrr!!!, Les Onze Commandements. Donc, plus de 12 ans d'abstenir. Field sait-il que s'annoncent un Altman, un Bellochio; de vrais films de vrais jeunes cinéastes, Gilles Bourdos ou Siegfried?

    Les critiques sont donc plutôt virulentes et il faut ajouter à cela une baisse assez importante de l’audience. A vrai dire, les audiences ont été « erratiques »  depuis l’arrivée de Michel Field. Elles ont plafonné à environ 800 000 téléspectateurs, et elles se sont pour ainsi dire effondrées pour l'une des émissions décisives de l'année 2004 :  Comme au cinéma spécial Cannes n’a rassemblé que 600 000 téléspectateurs, ce qui est faible, même pour une deuxième partie de soirée.
L’avenir de Comme au cinéma (à l’heure de la rédaction de ce mémoire) est donc sérieusement en sursis. Nul doute qu’il y aura des changements opérés d’ici septembre si l’émission est maintenue à la rentrée 2004.
Pour résumer, le principal reproche fait à Comme au cinéma est d’être trop grand public : grand public par le biais des films présentés, la façon d’en parler ; grand public dans la façon d’interviewer les invités en plateau (on est passé d’ entretiens en tête-à-tête en début de saison à des interviews type talk-show devant un public surchauffé). L’émission se rapproche désormais plus d’un divertissement comme un autre qu’une émission à vocation culturelle.
Le cas Comme au cinéma est en réalité symptomatique. Essayer de comprendre les évolutions de cette émission, c’est tenter de comprendre les problèmes qui se posent aux émissions de cinéma de manière générale sur les chaînes hertziennes, et d’autant plus sur le service public.
Il était intéressant de revenir sur la création de ce magazine en particulier car il était avant tout un pari : celui de réintroduire à une heure de grande écoute une émission de cinéma sur la longueur.
L’objectif avoué était de toucher le public le plus large possible, autrement dit le grand public. Or, il faut être clair : cela est presque mission impossible.
Comment contenter tous les publics, en effet, dans un domaine aussi singulier que le cinéma ? Comment séduire à la fois les cinéphiles, les cinéphages et les téléspectateurs qui comme beaucoup de Français ne vont que deux ou trois fois par an au cinéma ?
Autre dilemme : quel compromis trouver entre une émission à vocation culturelle et le divertissement ?
Est ce que la solution, comme le suggère Michel Field, n’est pas d’être « dans le compromis permanent »  ?

 retour à la page "La médiatisation du cinéma"

 

Attention, les numéros correspondants aux notes seront bientot ajoutés au texte...
[21]  Bertrand Neau, journaliste à Grand écran (entretien)
[22]  Vous écoutez la télé, France Inter, 31/05/2003
[23]   Avant son arrivée sur le service public en mai 1998, elle était directrice des magazines et des documentaires à M6. Elle y a notamment développé les décrochages d'informations en régions.
[24]  L’actuelle directrice des magazines de France 2 est Claire Dabrowski
[25] Bouche à oreille est devenu par la suite Comme au cinéma, l’hebdo, programmé tous les mardi vers 22h30
[26]  Vous écoutez la télé, France Inter, 31/05/2003
[27]  Le Journal de la télé, Jean-Marc Morandini, Europe 1, septembre 2003
[28]  On ne peut pas plaire à tout le monde,  France 3, 19/09/2003
[29]  Entretien avec Alexandra Milgrom
[30]  L’Humanité, 30/09/2003, page Médias, Claude Baudri
[31]  Entretien avec Alexandra Milgrom
[32] On ne peut pas plaire à tout le monde,  France 3, 19/09/2003
[33]  Entretien avec Alexandra Milgrom
[34]  Mauvais film pour Isabelle Motrot, 20 Minutes, 22/01/2004
[35]  Entretien avec Alexandra Milgrom
[36]  Vous écoutez la télé, France Inter, 24/04/2004
[37]  C. CLÉMENT, op. cit
[38]  Télérama n°2823, 18 février 2004, Télévision, Comme au cinéma
[39] Field, un mauvais coton, La télé de Michel Grisolia, L'Express, 09/02/2004
[40]  Télérama n°2819, 21 janvier 2004, Télévision, Comme au cinéma
[41] Field, un mauvais coton, La télé de Michel Grisolia, L'Express, 09/02/2004
[42]  Vous écoutez la télé,  France Inter, 24/04/2004
par tronche de cinoche publié dans : mémoire
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Vendredi 5 août 2005
II / Vers une banalisation du cinéma à la télévision

A/ Audimat, ton univers impitoyable !

    On assiste aujourd'hui à ce que l’on pourrait appeler une « banalisation du cinéma ou plutôt une démythification » , selon la formule employée par Jacques Buob et Pascal Mérigeau dans L’aventure vraie de Canal +. Il est, en effet, très difficile de faire une émission de cinéma, qui fait l’unanimité, et de se démarquer des autres émissions. On a pu le constater à travers les six années d’existence de Comme au cinéma.
    Cette banalisation a plusieurs origines, notamment la multiplication des émissions type talk-show, qui ont beaucoup de succès. Or celles-ci participent à la surenchère promotionnelle des films.
    Mais la principale cause de cette « démythification » se résume en une seule et même idée : on ne sait plus (ou on ne peut plus) parler du cinéma de manière cinéphilique tout  en faisant une émission qui marche en terme d’audience.
    La loi de l’Audimat a énormément changé la donne dans ce domaine. On est dans « le compromis permanent » parce qu’il faut être grand public, faire de l’audience. Résultat, il existe une frilosité flagrante à tenter de nouveaux concepts. D’où cette tendance à ne parler de cinéma désormais uniquement dans des émissions de divertissement. La conséquence dommageable est que le cinéma n’est plus appréhendé en tant qu’Art mais en tant que bien culturel… Ce qui fait toute la différence.


 1.  « Le compromis permanent »

    Depuis la privatisation de TF1 et la naissance de La Cinq (ces deux chaînes privées ont laissé la part belle aux annonceurs…), on a assisté petit à petit à une montée en puissance de la prise en compte de l’audience. Cette logique d’Audimat a fortement agi sur la télévision en général, et a nui en particulier à la qualité des émissions de cinéma. Il faut savoir que les premiers magazines de cinéma qui ont valeur de référence, aujourd'hui, n’avaient que peu de téléspectateurs.
    Je ne parle pas de Monsieur Cinéma qui était un jeu très populaire, mais toutes les émissions de cinéma y compris les grandes émissions mythiques, genre Cinéma, cinémas, rien ne marchait. A l’aune de l’audience, ce sont des émissions qui seraient pulvérisées aujourd'hui. Pour les émissions cinéphiliques, on est obligé d’être dans le compromis permanent.

    Tous le disent : il serait impossible aujourd'hui de faire une émission cinéphilique comme il en a existé dans les années 60. Même sur le service public, comme l’explique Don Kent qui a travaillé à l’époque pour Cinéma, cinémas, notamment. A cause de l’audience, à cause des annonceurs…
    C’est inconcevable [de proposer une émission comme Cinéma, cinémas aujourd'hui]. Et cela permet de mesurer la distance qui s’est creusée. Il n’y a pas de service public en dehors d’Arte et de France 5. France 2 et France 3 ont renoncé à leur mission (…) A partir du moment où il y de la publicité sur les chaînes, les diffuseurs sont obligés de jouer avec les annonceurs et l’Audimat pour tenir leur budget.

    Si le problème de l’audience est encore plus prégnant que pour d’autres types d’émissions, c’est qu’il y a un décalage entre le public de cinéma et le public de télévision. D’où d’ailleurs les difficultés rencontrées par l’équipe de Comme au cinéma. En début de saison, leur souhait était de faire une émission davantage destinée aux cinéphiles, avec plus de contenu. Mais en réalisant que cela pouvait restreindre le nombre de téléspectateurs concerné, le tir a, selon toutes vraisemblances, été réajusté.
    Dans un mémoire de maîtrise sur le rôle des « médiateurs du cinéma à la télévision », soutenu en 1987 à l'Institut français de presse (université de Paris-II), Christine Rosas pointait ce problème de cible.
Aux heures de grande audience, le public de télévision est bien plus large que le public du cinéma. Alors à qui s'adresser ? Aux cinéphiles ou à l'immense masse hétérogène de téléspectateurs, plus adepte de films sur petit écran que sur grand. La dernière solution est toujours retenue.
    C'est pourquoi on arrive à une véritable homogénéisation de l'information cinématographique. Sous prétexte de ne pas rebuter des millions de personnes déjà peu disposées à aller au cinéma, on évite de promouvoir des œuvres trop marginales qui, faute de médiatisation, auront encore moins de succès.
Il faut donc être « dans le compromis permanent » parce qu’on ne peut pas prétendre vouloir faire une émission cinéphilique pour le grand public, et inversement, faire une émission grand public pour les cinéphiles. Selon toutes vraisemblances, il faut faire un choix ; mais ce choix est toujours biaisé par la logique d’Audimat. Car qui dit cinéphile, dit faible audience, comme pour tout ce qui touche à la culture... Le cas Comme au cinéma l’illustre parfaitement, comme l’expliquait Michel Reilhac, directeur du cinéma pour Arte France, lors d’une table-ronde sur le cinéma à la télévision.
    Depuis que Michel Field anime cette émission, l’émission a perdu 5 points d’audience en moyenne, parce que c’est moins paillette, c’est moins glamour, c’est plus sur le contenu. Automatiquement mettez vous dans la peau des directeurs de programmes des chaînes (…), ils regardent ces chiffres. Leur préoccupation, c’est de faire en sorte que les téléspectateurs viennent sur notre chaîne et regarde ce que nous faisons. Systématiquement, lorsque l’on est sur une logique de contenu, une logique d’analyse, on fait des taux d’audience qui chutent.(…)
    On doit toujours faire le choix entre plus d’audience avec plus de superficialité, ou plus de contenu pour moins d’audience. L’équation est presque systématique.

    Tout serait donc question de dosage… Comme pour une recette réussie, il y aurait quelques ingrédients indispensables, à doser avec une extrême précision et avec maîtrise ! C’est vrai, mais c’est encore plus compliqué que cela. Le cuisinier n’est pas seul responsable. Autour de lui, il y a le restaurateur en chef, les restaurants concurrents et les fournisseurs !
    La difficulté d’une émission de cinéma réussie réside dans ce subtil mélange de rêve et d’accessoire. Le grand public doit y trouver son compte, mais on ne doit surtout pas tomber dans la facilité et les banalités sans intérêt. Elle doit dépasser le coté superficiel inepte au cinéma, mais ne doit pas tomber dans l’intellectualisme le plus élitiste.

    Voilà pourquoi on peut avoir tendance à penser que le problème est sans fin. Comment trouver ce « compromis » ? N’est-il pas plutôt question d’être fédérateur avant tout, comme le soutient Pierre Lescure, actuel présentateur de 24 1/2, la nouvelle émission de cinéma de France 5. « Il faut faire de l’audience donc il faut être fédérateur. Et être fédérateur, dans la situation de la télévision en France, ça veut dire être au maximum attrape-tout. » 
    « Attrape-tout », la formule n’est pas nécessairement péjorative. Seulement, elle prête à penser que la télévision veut ratisser large. Or, qui veut ratisser large tend à homogénéiser, à faire dans le consensuel (et c’est ce que l’on a vu avec Comme au cinéma ). Cela donne des produits lisses, sans aspérité, sans innovation.
Anne Andreu, respectée de beaucoup pour avoir participé à l’aventure Cinéma, cinémas notamment, en a fait les frais dernièrement avec Cinébus. Ce magazine proposé par France 5 n’a duré que le temps d’une saison, victime de la « dictature de l’Audimat », selon la formule consacrée.
    Lorsqu’il s’agit de parler politique, d’histoire, de patrimoine, de livres, de gastronomie, on le fait avec respect et compétence. Pas du cinéma. C’est la conclusion à laquelle je suis parvenue après trois ans passés à diriger des magazines sur le 7e art à France 5, accuse la journaliste Anne Andreu. La seule cible qui vaut, ce sont les 12-15 ans, voire les 8-12 ans. Ce qui implique de traiter juste de certains films. Dans Cinébus, on était ainsi obligé d’inviter les stars françaises des plus grosses conneries de la semaine.

    Ca n’est plus un scoop de dire que ce qui prime à la télévision, c’est de faire de l’audience, même sur le service public. En revanche, ce qui devient plus inquiétant, et cela a fortement influé sur l’histoire récente des émissions de cinéma, c’est qu’il est de plus en plus compliqué d’innover. Selon Alexandra Milgrom, « le mimétisme est un principe de base à la télévision. Les autres font de la daube, donc on fait de la daube ! » L’ancienne chroniqueuse de Comme au cinéma va plus loin, en expliquant que ce mimétisme provient d’une peur. C’est d’ailleurs pour elle l’une des raisons du changement de cap de Comme au cinéma :
"Le maître mot de cette émission, c’est contradiction. Tout de A à Z. Rien n’a été assumé. A cause des changements, ça s’est cassé la gueule. Comme un ami me le disait, ils ont eu peur de leur ombre. Je ne sais pas de quoi ils ont eu peur. Je crois que de manière générale, de toute façon, la télé manque de « couilles au cul » ! Pardon d’être familière, mais c’est vrai."

    Comme au cinéma s’est peu à peu orienté vers le divertissement, par peur d’innover, semble t-il. Comme si la nouvelle formule était trop risquée car elle changeait de ce que l’on pouvait voir à la télévision. Mais il se trouve que c’est le lot de beaucoup d’émissions aujourd'hui de faire dans le mimétisme (il suffit de prendre l’exemple de ces « grands classements » qui défilent sur nos écrans de télé presque toutes les semaines pour s’en convaincre...): on ne cherche même plus à faire dans la nouveauté. On fait du divertissement, du divertissement et encore du divertissement.
    Comme si le divertissement était la facilité… Pierre Dumayet, à qui l’on doit quelques émissions d’exception sur le livre à la télévision, confiait dans un entretien pour le journal Le Monde : « on distille du divertissement un peu partout, on cherche à noyer le poisson. Je ne suis pas certain que ce soit une réussite. Cela s'apparente à de la facilité, presque de la vulgarité !
    On va donc voir que, de plus en plus, pour entendre parler de cinéma à la télévision désormais, il faut regarder des talk-shows ou des émissions de divertissement. Les acteurs ne sont plus que de « la chair à spectacle » , comme les appelle Pierre Lescure, pour les plateaux de télévision.


2. La « peopolisation » du cinéma

    S’il est devenu si difficile ces dernières années de faire une émission de cinéma qui marche, c’est aussi parce qu’il est de plus en plus compliqué de se démarquer dans ce domaine. Et s’il est si difficile de se démarquer avec une émission de cinéma, c’est parce que les acteurs sont omniprésents à la télévision. La télé raffole de stars, or quoi de mieux que des stars de cinéma ? !   Le ciné, ça fait rêver ! Le ciné, ça marche ! Le ciné, ça fait vendre ! Le ciné, c’est le bon plan : tu viens dans mon émission et je te fais la promo de ton film !
    Le cinéma demeure pour la télévision un produit sûr, dont elle a besoin pour alimenter ses programmes. (…) Les acteurs de cinéma demeurent d’excellents « clients » pour les émissions télévisées. En ce sens, peu importe qu’ils « vendent » correctement le film en question, du moment qu’ils livrent un numéro propre à satisfaire les exigences de l’Audimat.

    « La promotion des films finit par servir la télévision davantage que le film lui-même », comme l’affirme Pascal Rogard, directeur général de la SACD (société des acteurs et compositeurs dramatiques).
    L’un des plus mémorables exemples en matière de promo télé restera sans doute la sortie du film Astérix et Obélix : mission Cléopâtre d’Alain Chabat. Ce film a rassemblé plus de 15 millions de spectateurs ! Une vraie réussite à tous points de vue. Mais il faut savoir que cette super production française a bénéficié d’une super promotion télé. Une promo que les chaînes de télé se sont arrachées. Il y avait un plateau en or à la clé : Chabat, Belluci, Debbouze, Depardieu, Clavier…
    Dans le cas d' Astérix et d'autres films comparables, il est assez simple de faire affaire : la distribution apporte à la télévision un plateau en or, garni de vedettes qui « font de l'audience », et, en retour, les émissions des Arthur et autres Drucker fournissent une publicité gratuite.
    Un tel échange économique n'est pas sans conséquences. « Les gens de cinéma ont toujours considéré qu'à partir du moment où le septième art offrait de belles audiences à la télévision, celle-ci ne pouvait pas en dire du mal », souligne Patrick Brion, responsable de l'unité cinéma de France 3.

    Avec ces méthodes donnant-donnant, le discours promotionnel s’est développé dans toutes les émissions parlant de près ou de loin de cinéma.  On en est venu peu à peu à ce que l’on appelle aujourd'hui la peopolisation du cinéma.
    Le phénomène de peopolisation du cinéma s’est vraiment développé à l’époque des années fastes de Canal +, fin 80 - début des années 90. L’expression s’est répandue plus tard avec la mode de l’infotainment, qui fait florès depuis quelques années. Il s’agit d’effacer les frontières entre information et entertainment (c'est-à-dire le divertissement).
    Nulle part ailleurs, l’émission phare de Canal +, a eu très souvent pour invités des cinéastes. L’une des premières émissions du genre à avoir autant recours à des acteurs ou à des réalisateurs pour animer l’émission. Mais quoi de plus logique de la part de la chaîne du cinéma ?
    NPA va (…) contribuer pour une large part à un phénomène, qui à terme, se révèlera dommageable pour le cinéma français.
    L’intérêt de l’émission est bien évidemment que ses invités soient appréciés des téléspectateurs. Mais les invités en tant que tels, bien davantage qu’en leur qualité d’acteur ou de cinéaste. Peu importe donc que telle personnalité soit une excellente actrice qui choisit ses rôles avec discernement ; mieux vaut qu’elle soit quelqu'un que l’on puisse aisément portraiturer façon de Caunes, avec qui il soit possible de nouer un dialogue de surface façon Gildas. (…) NPA ou le triomphe du « tout people ». NPA ou la négation de l’œuvre.

    Nulle part ailleurs n’existe plus, mais cette première véritable émission française d’infotainment sur une chaîne généraliste a ouvert la voie à un genre très à la mode actuellement.
    Fogiel, Ardisson, on ne compte plus les animateurs et les émissions qui mélangent les genres et qui se font une joie d’inviter des acteurs de cinéma. Michel Field reconnaissait d’ailleurs dans une interview sur Europe 1 que c’était une difficulté pour Comme au cinéma : « C’est vrai que quand je reçois Monica Belluci à Comme au cinéma, qui est a priori l’émission où elle doit être, et qu’elle est quatre jours avant chez Thierry Ardisson, c’est difficile. Chacun dans son propre créneau a ses propres difficultés. On ne peut pas non plus faire du cinéma sa chasse gardée. »
    Dans ces émissions, comme On ne peut pas plaire à tout le monde ou Tout le monde en parle, on parle entre autres de films bien entendu, mais le terme d’évocation semble plus approprié. La sortie d’un film ou d’un DVD n’est qu’un prétexte pour inviter (sans payer) une personnalité. Ce qui est important, c’est le « bon client », c’est de faire du people, et ainsi on obtient un bon divertissement. Et comme on l’a vu précédemment, le divertissement fait de l’audience, en tout cas plus qu’une émission de cinéma.
    A priori, ces émissions n’ont rien fait de mal. Elles ont droit d’exister comme tout autre divertissement, évidemment. Mais à y voir de plus près, ces émissions ont véritablement contribué à peopoliser le cinéma, à ne le réduire qu’à quelques stars et à quelques super productions. Les films « n’ont droit de cité à la télévision, du moins dans les émissions populaires jugées les plus importantes en vertu des critères de l’Audimat, que lorsque leurs acteurs intéressent la télévision ». 
    A terme, cela pourrait véritablement nuire à la représentation du cinéma à la télévision : cela pourrait donner une représentation qui ne rend pas compte de la diversité et de la richesse du cinéma, comme les émissions de cinéma des années 60-70 tendaient à faire. Une représentation qui ne chercherait pas à parler des films plus confidentiels. Une représentation qui se contenterait de ne parler que des blockbusters au plan média bien huilé . Une représentation qui, enfin, ne tiendrait plus compte de la valeur culturelle du film présenté, mais qui tiendrait plutôt compte de son impact économique.
    L’objectif premier du producteur de l’émission, donc de l’animateur, réside dans un souci d’audience télévisuelle, et seulement ensuite viennent les intérêts du film. Dans l’optique des intérêts télévisuels, l’attractivité de l’émission dépend de la nature (notoriété, attrait physique, intellectuel) et de la prestation des invités, mais sans rapport systématique avec le film.
     (…)Dans le discours produit sur le cinéma par la télévision, c’est sans conteste la nature commerciale de l’approche qui prime sur toute autre démarche, culturelle ou pédagogique.

    Le problème, au fond, c’est donc qu’aujourd'hui on ne considère plus le cinéma, le 7e art comme on l’appelle, comme de l’art, mais comme un bien culturel.


3. De la notion d’Art à celle de bien culturel

    Voilà donc où on en est aujourd'hui. La valeur marchande du cinéma prime sur la valeur artistique à la télévision. Car à la différence d’autres formes d’art, le cinéma est un bien culturel accessible à tous. Aujourd'hui quand on parle de films ou de livres à la télévision, on a dans l’idée de faire vendre, de donner envie au téléspectateur de payer pour sa place de cinéma (et de regarder le film en question à la télévision lorsqu’il passera sur la chaîne qui l’a coproduit…) ou de courir acheter le livre. Quand on s’intéresse à la peinture ou à la sculpture, mis à part peut être donner l’envie d’aller au musée, il n’y a rien à vendre au particulier.
    Peu importe si le film est bon, peu importe sa valeur artistique… On va parler en terme de film attendu, de film tout public, de film à tel ou tel budget. Très souvent actuellement, lorsqu’on présente un film, on va d’ailleurs nous parler en premier lieu de son coût, et de son succès, c'est-à-dire le nombre de spectateurs qui ont payé leur place pour le voir. Comme si le nombre de places vendues devenait un critère qualité… On peut rapprocher ce phénomène à celui des best-sellers dans le domaine des livres. Ce critère peut également être assimilé de celui du bouche-à-oreille, qui reste en toutes circonstances la meilleure façon de donner envie d’aller voir un film. Seulement, c’est un bouche-à-oreille biaisé par l’industrie du cinéma : quand un film est surexposé dans les médias et sur les écrans français, évidemment qu’il a des chances de faire de jolis scores et qu’on en entendra parler… (on reviendra plus en détail sur cette question un peu plus loin).
    Pierre Tchernia, qui a réalisé avec Monsieur Cinéma l’une des émissions les plus populaires sur le cinéma en France, semble regretter cette évolution dans son livre de souvenirs sorti en 2003, Magic Ciné.
    Je remarque que quand on parle de films nouveaux, aujourd'hui, à la télévision, on commence en général par dire : « Votre film a déjà fait 450 000 entrées en deux semaines. » C’est une information dont je faisais rarement état à l’époque. Il me semblait plus intéressant de parler du film que de son audience…, mais désormais on admire plus le succès que le talent.

    Il existe une confusion flagrante entre succès et talent, quantité et qualité. Comme l’expliquait la journaliste Pascale Clark, dans un entretien pour le journal Le Monde, « aujourd'hui, tout est jugé à l'aune du succès. On parle en termes d'Audimat, en nombre d'exemplaires vendus. Comme si la quantité était la preuve du succès. »
    Mais sérieusement, peut-on parler d’Art en terme de quantité ? !
Nul doute donc que le cinéma à la télévision n’est pas (ou plus) considéré comme un Art, mais comme ce qu’on pourrait appeler un bien culturel.
Alors à qui la faute ? La dérive a vu le jour progressivement avec l’avènement de la publicité, la culture de masse, etc., etc. Reste que la principale accusée n’est autre que la télévision. C’est tout au moins la déduction qu’on peut faire en se reportant à des ouvrages franchement « anti-libéraux ».
    A l’image de ceux de François Brune, collaborateur du Monde Diplomatique, qui s’est penché sur les effets de la publicité, notamment dans Les Médias pensent comme moi !
    Au fond, qu’il s’agisse de stars, de produits ou d’images, la télévision cultive chez les habitués une seule et même pulsion consommatrice. L’événement se consomme, le spectacle se consomme, le produit se consomme, les vedettes se consomment, les valeurs humaines se consomment : mêmes les discours dérangeants, mêmes les prophètes du monde, convertis en signes d’authenticité, se consomment entre un spot publicitaire et une chanson de variété, le tout relié par le bavardage d’animateurs qui s’imaginent incarner tous les publics.

    Évidemment, il s’agit ici d’un raisonnement qu’on pourrait juger extrémiste. Mais cette analyse a le mérite de nous faire réfléchir sur notre conception du cinéma. A y voir de plus près, on a parfois vraiment l’impression que le 7e art n’a plus rien à voir avec l’Art. Avec l’essor du DVD et la multiplicité de films sortant toutes les semaines, la question se pose d’autant plus. Pour le magazine Politis, ce sont les « effets de la mondialisation libérale ».
    On réduit les œuvres en bien de consommation, on fabrique des produits marketing parodiant une apparence artistique, avec l’exigence d’une rentabilité rapide et maximale.
    (…) Aujourd'hui, la sortie en salle de nombreux films n’a qu’une portée symbolique ou promotionnelle avant la diffusion télévisée, suivie de l’éventuelle commercialisation en DVD. 

    Ce qui reste encore à élucider, cela dit, est pourquoi il y a un tel décalage à la télévision entre la place que l’on accorde au cinéma et celle que l’on accorde au livre, par exemple. Catherine Clément pointait d’ailleurs ce décalage dans son rapport sur la culture à la télévision : elle écrivait que « l’existence même du littéraire » n’est pas « niée », « tandis que pour les films, tout s’équivaut et tout revient à tout. » 
    D’accord, livre et télévision n’entretiennent pas les mêmes relations ambiguës que cinéma et télévision. D’accord, le livre est beaucoup moins représenté à la télévision que le cinéma (Quoique ! Le livre est relativement bien loti comparé à d’autres arts comme la peinture ou le théâtre…) Mais pourquoi n’accorde t-on pas le même respect au cinéma que celui que l’on accorde au livre ?
    Selon Antoine Guillot, journaliste cinéma à France Culture, « ce qu’on peut faire pour le livre à la télé, on ne peut pas le faire pour le cinéma. A cause des lobbies du cinéma. Le cinéma est très organisé. Il y a une visibilité énorme. L’évolution de la considération pour le cinéma est à mettre en parallèle avec la montée en puissance de la télévision. Il y a des enjeux financiers : la télévision a les mêmes intérêts que le cinéma. » Et d’ajouter, « la critique est en recul de manière générale à la télévision. Il y a une méfiance vis à vis de la critique. » 
    La boucle est bouclée : si la télévision parle