Mercredi 1 juin 2005

 

Il a été le scénariste, entre autres, de Maurice Pialat, Claude Sautet, et André Téchiné (lire portrait).

 

Comment s’est passé Police, votre première expérience de scénariste ?

Maurice Pialat est quelqu'un qui avait toujours un énorme problème avec le scénario, il s’en méfiait énormément. Pour lui, tout ça n’était que bout de ficelle, ce qu’il appelait du « cinoche ». Il n’aimait pas la scénarisation excessive, il la refusait pour lui-même. Il pouvait parfois l’apprécier chez les autres, mais en tout cas, ce n’était pas sa méthode de cinéma.
Pour Police, il y avait un scénario, mais ce scénario lui plaisait moins, et puis le film commençait a être tourné, et c’est à ce moment là que je suis arrivé. J’ai donc travaillé sur des textes qui existaient déjà, et on a écrit d’autres scriptes pour le tournage. C’etait un expérience très très bizarre. Moi, j’étais dans un coin du studio de tournage avec une machine à écrire. J’écrivais les scènes que les acteurs lisaient ou la veille ou au moment de tourner. C’est comme ça que j’ai commencé. Donc je pense que si l’on survit à ce type d’expérience, on est à peu près blindé…

 

Un souvenir du tournage de Police...

Il y a une scène où Maurice Pialat n’était pas sur le plateau, où il était parti. J’ai essayé d’aller le chercher, mais il n’a pas voulu revenir, et il a dit « Tu n’as qu’à finir ce film, moi je ne reviendrais plus ! ». Il est revenu, heureusement pour tout le monde !
Donc on a tourné la scène sans lui, qu’on a plus ou moins improvisée. C’est la scène où Richard Anconina est menacé chez lui par des truands tunisiens, qui n’a pas été coupée.

 

Maurice Pialat a un rapport particulier au scénario

S’il n’aimait pas le principe d’un scénario bouclé, scénarisé « ficelle-cinoche », il tenait quand même à avoir une scène écrite. Surtout qu’il ne voulait aucune indication, aucune explication de jeu, aucune colonne de gauche. Il fallait simplement des dialogues, des phrases avec trois petits points. Dès que l’on mettait une indication, quelque chose de plus directif, c’était non. Mais il lui fallait une page ; le scénario était donc plus une collection de scènes comme ça. C’est simplement la façon dont un scénario est bouclé, raconté qui lui déplaisait, qui pouvait  le rebuter.

 

Êtes-vous habituellement présent sur le tournage ?

Je suis « omni-absent » sur le tournage. Je ne viens plus du tout. J’ai fait deux tournages entiers dans mon travail : Police pour les raisons que j’ai expliquées précédemment, et le premier film que j’ai écrit avec Claude Sautet en 1987, Quelques jours avec moi. C’était un travail d’écriture précis jusqu’au vertige : le travail se jouait à la virgule, au paragraphe, à l’alinéa ! Il m’avait demandé de venir sur le tournage et de lui dire si ça allait ou si je pensais que l’on pouvait aller plus loin. Donc j’ai fait tout ce tournage là et j’ai beaucoup appris parce qu’il y avait des acteurs extraordinaires : Daniel Auteuil, Sandrine Bonnaire, Jean-Pierre Marielle, Danièle Darrieux… Et j’ai appris aussi sur les répliques : quand on attend monts et merveilles d’une réplique et que finalement elle reste du théâtre, du « cinoche » comme aurait dit Pialat, et il y a des choses banales, plates, qui n’ont l’air de rien, qui brusquement s’épanouissent deviennent vivantes.

 

Et le montage ?

Je pense que le scénariste peut revenir sur le montage du film. S’il arrive à être accepté par le monteur ou la monteuse, il peut revenir sur la structure. Mais si un scénariste n’admet pas qu’il faut préférer le film au scénario, il n’a rien compris. Il n’écrit pas du théâtre. On écrit un scénario qui devient un film. On peut donc continuer à faire un travail de scénariste au montage si le monteur accepte.

 

Avez-vous déjà été déçu de la mise en image de l’un de vos scénarios ?

Ca m’est arrivé, mais aussi le contraire ! On peut avoir l’impression que ça a été survolé, que ça pouvait être mieux, que c’était porteur de quelque chose de plus fort. Quand on a l’impression que c’est négligé, simplifié dans une scène, on est malheureux.
Ca m’est arrivé aussi que ce n’était pas ce que j’attendais, mais que c’était bien, voire mieux.

 

Comment voyez-vous l’écriture d’un scénario ?

On ne peut pas concevoir d’écrire un scénario sans écrire les dialogues. Pour moi, c’est quelque chose d’essentiel. Je peux écrire un texte court, ou un synopsis, ou quelque chose avant d’écrire la chair de la scène, mais après il faut que je trouve les mots des personnages, seul ou avec quelqu'un d’autre. Mais en tout cas, pour moi, ça passe par les dialogues : si je commence à percevoir un personnage, c’est très souvent parce qu’il me semble avoir trouvé une phrase qu’il pourrait dire, même banale, mais qui est une phrase qui va définir ce personnage, quelque chose qui va lui appartenir. C’est une phrase qui peut accompagner le personnage, j’espère dans sa vérité, pendant toute l’histoire. Comme une habitude par exemple.

 

Préférez-vous connaître les acteurs qui vont jouer dans le film au moment de l’écriture du scénario ? Cela influe-t-il sur votre écriture ?

J’aime bien écrire pour des acteurs. J’aime un peu tout. A plusieurs reprises, ça m’est arrivé de connaître l’acteur, généralement un acteur connu, comme Emmanuelle Béart, Daniel Auteuil, Catherine Deneuve, Michel Serrault. Ca m’aide, ça m’intéresse, ça me stimule. C’est l’idée d’avoir le visage, la voix de l’acteur qui est là, mais aussi de l’emmener vers quelque chose qu’il n’a pas encore fait, lui proposer quelque chose. Ensuite dans la façon dont l’acteur va lire, il peut y avoir conflit, des désaccords, mais c’est toujours intéressant. Même si c’est secrètement fructueux ou fructueux plus tard.
Je peux aussi partir sur un personnage dont j’ignore le visage. La question, c’est plutôt comment arriver à trouver l’essence du personnage, la proximité du personnage. Admettons que l’on ait une histoire pas encore écrite - évidemment si l’on adapte un livre, c’est différent. Si on écrit une histoire originale, on a forcément  un mouvement dramatique dont on ne connaît pas tous les détails, tous les actes, mais on va quelque part. Il faut réussir à avoir une matière humaine, sinon ça ne me parle en rien. Donc c’est ce travail là, où il faut apprivoiser les personnages principaux du film. Une fois que l’on a entendu cette petite voix des personnages, ils commencent à se frayer un chemin, et là ça va mieux : on est rassuré !

 

En quoi est-il différent d’adapter un livre ?

Je n’ai pas adapté beaucoup d’œuvres d’auteurs vivants. Je n’ai jamais travaillé avec un écrivain qui coopterait l’adaptation de son livre. Pour L’Adversaire, adapté du livre d’Emmanuel Carrère, on s’est servi du livre mais on est aussi retourné au fait divers, et on a essayé d’avoir une construction que ne nous proposait pas du tout le livre. Emmanuel Carrère en tout cas ne souhaitait pas du tout participer à l’adaptation, donc je n’ai jamais coécrit un scénario avec un auteur…
Sinon pour adapter un livre, ce que je fais, c’est que je le lis une fois, deux fois, je prends des notes. Puis j’arrête de lire. Et donc j’ai l’impression que je l’oublie. C’est une pure illusion ! En tout cas, je m’en persuade pour pouvoir écrire le scénario.  Et après je fais comme avec n’importe quel sujet que je suis censé traiter, et je peux revenir au livre bien sûr. Il y a des adaptations plus ou moins fidèles. Il y a des mots du livre qu’on reprend. On peut reprendre l’ordre ou non. Pour ne pas être paralysé par l’adaptation du livre, surtout si on l’admire, il faut avoir l’impression de l’oublier et le traiter comme n’importe quel sujet.

 

Vous avez décidé de vous lancer enfin dans la réalisation…

J’ai travaillé vingt ans comme scénariste et ça m’allait. J’étais content comme ça. J’ai eu la chance de travailler avec des gens intéressants et je ne pensais plus à la réalisation. Et puis, il y a eu la rencontre avec un sujet il y  a quelques temp. Ca va être une adaptation de Simenon. Tout de suite, j’ai eu le désir de l’adapter. Je ne pensais pas ressentir ça, mais c’est vrai que dans la vie d’un scénariste, il y a beaucoup de frustration. Il y a un bateau qui part et vous, vous, restez à quai. Il y a une lassitude par rapport à ça. C’est humain !

 

Propos recueillis lors de la conférence donnée par Jacques Fieschi, au cinéma les Studio à Tours, dans le cadre de la Nuit Fieschi du festival De l’Encre à l’écran, en mars 2005 (voir compte-rendu du festival).

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Lundi 9 mai 2005
Rencontre avec le réalisateur Stéphane Brizé et l'actrice Anne Consigny à propos de la sortie de Je ne suis pas là pour être aimé.
Je ne suis pas là pour être aimé est le deuxième film de Stéphane Brizé,  après Le Bleu des villes.
Anne Consigny a joué récemment dans 36, quai des Orfèvres.


  


Pourquoi avez-vous de nouveau choisi un métier dit difficile, ingrat pour votre rôle principal? Il en était de même dans votre premier long métrage, Le Bleu des villes.
S.B. Huissier, c'est un métier difficile parce que l'on doit faire abstraction de ses sentiments. On doit être blindé pour ne pas avoir à faire aux émotions. Je trouve ça intéressant. Ca me touche les personnages qui tiennent la distance. J'ai affaire à des personnages qui ont des problèmes dans ce qui est de l'odre de l'affectif.

Pourquoi avoir choisi le tango comme fil conducteur du film?
S.B. Le tango n'est pas une danse désuète. Il y a énormément de bals. Le tango m'est venu très spontanément. J'ai pensé à ça car la mélancolie qui est associée au tango fait très largement écho à la mélancolie du personnage principal. Je psne que c'est une danse qui est pleine de sensualité et même de sexualité, mais il y a quelque chose de très élégant. Le personnage principal peut s'autoriser à aller vers cette danse parce qu'elle n'est pas trop "inquiétante". Elle est codifiée comme Jean-Claude, le personnage principal du film.


Où avez-vous puisé toute cette émotion, cette justesse et cette sensibilité?
S.B. Ma matière première, c'est mon histoire personnelle, c'est les réflexions que j'ai, ce que je ressens dans la vie. Et ensuite je projette dans les différents personnages à l'écran. Cette difficulté à communiquer avec les gens très proches, que l'on aime tellement... quand ça n'existe pas, c'est une douleur qutour de laquelle il est difficile de se construire, qui est un manque toute une vie. C'est effectivement quelque chose qui a marqué ma vie, comme elle a marqué plein plein de gens. C'est rare en fait que les choses soient exprimées en fait dans les familles à cause de la pudeur. Il y a de l'amour dans toutes les familles, mais il y a parfois peu de preuves d'amour, des mots qui ne sont pas dits. Ce que je trouvais émouvant, c'était de voir que Jean-Claude (Patrick Chesnais), quelqu'un de raide dans ses bottes, était toujours le fils, toujours un gamin: la douleur de l'enfant est toujours présente à 50 ans; il n'a rien réglé avec son père. La rencontre avec Françoise (Anne Consigny) va avoir des conséquences dans la relation avec son fils. Le père et le fils sont deux personnes qui se sont ratées. Jean-Claude n'a pas appris à aimer, n'a pas appris à être aimé.


Pourquoi ce titre?
S.B. Je pense que le titre peut s'adapter aux autres personnages: la secrétaire, le père de Jean-Claude, son fils... Ils ont du mal avec l'amour. C'est un titre qui a beaucoup partagé. Au moment de l'écriture, tout le monde avait un avis sur le titre: il était soit formidable soit suicidaire. Moi à l'arrivée, j'aime beaucoup ce titre et c'est première chose autour de laquelle je construis le film. J'ai besoin d'avoir le titre rapidement; ça me donne le sentiment de tenir mon sujet. C'est construit autour de cette problématique. J'écoute cette petite voix intérieure qui me fait venir des idées, des personnages; ensuite je construis dans le détail la psychologie des personnages, leurs rapports, leur évolution.

Anne Consigny, qu'est-ce qu'il y a de vous chez Françoise?
A.C. J'adore le personnage de Françoise. J'ai beaucoup d'admiration et de tendresse pour elle, donc je vais pas dire que je lui ressemble vachement! J'aimerais bien être comme elle: avoir cette dignité, cette abnégation, cette générosité et ce courage. Elle s'est donnée comme challenge d'etre fidèle aux autres; finalement c'est à elle qu'elle est attentive. Moi ça me touche beaucoup. Dans l'éducation que j'ai reçu et les gens de ma génération -j'ai grandi dans un milieu catholique pratiquant- on nous apprend beaucoup à être généreux mais surtout pas à être égoïste. J'aimerais bien pouvoir élever mes enfants dans cet esprit où l'on sait parfois être égoïste, penser à soi. On dit que quand on a un héros, on a quelque chose de lui en soi, donc disons que Françoise est mon héros et que j'ai quelque chose d'elle en moi!

Comment s'est faite la distribution du film?
S.B. Je n'écris pas en pensant à des acteurs car pour moi c'est très réducteur. Donc j'écris les personnages et ensuite je réfléchis à qui pourrait les interpréter. Il fallait quand même quelqu'un d'assez agé pour jouer le père de Jean-Claude. Il fallait aussi quelqu'un d'assez imposant qui puisse écraser Jean-Claude. Très vite, j'ai pensé à Georges Wilson. Il a d'abord refusé même s'il avait apprécié le scénario car il m'a dit "Le personnage du père de Jean-Claude, c'est moi! Donc c'est trop douloureux; je ne le ferais pas."



* propos recueillis au cinéma Les Studio de Tours, le 7 octobre 2005
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Dimanche 8 mai 2005
  


Rencontre avec Gérard Jugnot, qu'on ne présente plus, et Eric Civanyan, metteur en scène de théatre et réalisateur d'
Il ne faut jurer de rien



Pourquoi avoir réalisé cette histoire adaptée de Musset?
E.C. Moi ce que j'aime quand je vais au cinéma c'est voyager. Quand ça se passe dans un trois-pièces-cuisine, je suis un tout petit peu moins fan, mais quand on me fait voyager d'une façon ou d'une autre, j'adore. Et là vraiment j'ai voulu faire voyager, et dans le temps et dans l'histoire.


Comment s'est fait le choix des comédiens?
E.C. Ca me faisait plaisir de donner un rôle dans lequel Gérard Jugnot a à nouveau une vraie part de comédie. Pour Jean Dujardin, ça nous est venu après; j'avais envie d'avoir quelqu'un qui soit l'archétype d'un mec et qui soit mis en danger par une jeune femme. Je trouve ça formidable d'avoir quelqu'un qui soit un peu la séduction incarnée, mais qui va avoir beaucoup de mal à séduire dans le film. C'est peut être une petite vengeance de ma part! Je n'ai pas le physique de Jean Dujardin.


Gérard Jugnot, vous avez joué pour la première fois avec Jean Dujardin. Quelles ont été vos impressions?
G. J. Le temps passe donc je suis obligé de jouer avec des plus jeunes que moi! Ils sont ous morts les autres! Il y a chez Jean cette sympathie, cette simplicité qui ressemble un petit peu, s'il ne merde pas, à Bébel, Belmondo. Ce charme, cette drolerie, cette légèreté. Il adore jouer.


Vous retournez à un genre que vous connaissez bien, la comédie... mais en costume cette fois-ci...
G.J. J'adore changer de registre. J'ai passé l'age de faire des plans de carrière. J'ai envie de m'amuser; j'ai envie d'aller vers des choses qui me font plaisir. J'ai rencontré Eric Civanyan au théatre. Quand il m'a présenté son aventure qui n'était pas gagnée sur le terrain -faire un film en costume, ça coute cher!; il faut des carrosses, des décors-, c'était un plaisir. Là je reviens vers quelque chose de beaucoup plus truculent. J'aime le côté avare du personnage, mais il a derrière quelque chose, une félure.

C'est un plaisir pour vous de jouer en costume?
G.J. Le costume pour un acteur, c'est formidable. Ca vous aide à jouer, ça donne des postures.


*propos recueillis au cinéma UGC Saint Jean de Nancy, le 5 septembre 2005
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